Claire Valade en solitaire sur l’Atlantique

Claire Valade en solitaire sur l’Atlantique

Auteur Michel Sacco

Ce n’est qu’un trait sur la carte de l’Afrique du Sud à la Bretagne, mais le sillage tracé par Eskimo n’est pas anodin. C’est une ligne de vie, un itinéraire vers soi, le premier voyage solitaire d’une capitaine en devenir. Claire vient de faire paraître le récit de son voyage dans le livre Seule en mer et a aussi réalisé un film que l’on peut visionner en ligne, Seule en mer de l’Afrique du Sud aux Açores.

Sous nos latitudes, les femmes skippers en solitaire ne sont pas légion, plutôt l’exception. Elles font figure de pionnières en enfonçant les vieux préjugés d’un univers maritime où les hommes seraient les seuls acteurs en scène.

À 25 ans, Claire Valade débarque en Afrique du Sud après un long convoyage sur un voilier de 16 m. Elle achève ainsi une traversée de l’océan Indien depuis l’Australie. Elle quitte le bord et son compagnon de vie depuis deux ans. À la croisée des chemins, elle s’interroge sur la suite du parcours. Un retour au Québec? Le destin en décidera autrement.

 

Une enfance aux quatre vents

Claire a le goût de l’aventure chevillé au corps. Dès l’enfance, elle se met en tête d’acheter un bateau. « J’aurai un bateau plutôt qu’une maison » se dit-elle. Après deux années radieuses passées dans le Pacifique à bord d’un catamaran avec ses parents, elle conserve un souvenir vibrant de la Polynésie et du bonheur de la vie en mer. Le retour à une vie « normale » lui est pénible. Elle rêve d’un grand tour à la voile sur l’Atlantique.

Les racines du voyage étaient déjà bien ancrées depuis son plus jeune âge. L’intrépide petite fille de sept ans quitte la maison familiale de Rouyn Noranda en plein hiver avec une camarade, boussole en main, en direction du pôle Nord pour aller à la rencontre du père Noël.

Avant le départ bateau, il y aura les expéditions en vélo. À dix-huit ans, elle pédale en solo pendant quatre mois pour traverser les Andes. Elle récidive pour parcourir la Nouvelle-Zélande d’un bout à l’autre de l’archipel. Un apprentissage de l’autonomie et de la gestion du risque qui lui servira plus tard dans ses navigations.

Le goût de la mer, elle l’a aussi cultivé pendant les vacances estivales auprès de ses grands-parents bretons, tous deux mordus de navigation. « À mer basse, nous jouions sur la terre. À mer haute, on naviguait, c’était comme une évidence » se rappelle-t-elle de ses étés gorgée de risées.

Elle aime s’imaginer en journaliste et vidéaste sur les traces de Nicolas hulot, navigatrice hauturière à l’image de Jessica Watson et Laura Dekker, des circumnavigatrices respectivement âgées de 16 et 15 ans.

Claire aspire à une vie au grand air, débarrassée du superflu de la société contemporaine.

 

Prête pour le grand départ

En janvier 2022, sur les côtes sud-africaines, la synchronicité fait son œuvre. L’heure a sonné, les évènements s’enchaînent naturellement. Markus, un ami et navigateur canadien rencontré au Mozambique, tient le rôle du messager dans l’accomplissement d’un vieux rêve qui ne pouvait manquer de se réaliser. « Il y a ce bateau qui est en vente. Il est parfait pour toi! ». Claire Valade se retrouve devant Eskimo, un Dreadnought 32 qui attend de meilleurs jours après trois années au sec. Grosse décision. Claire passe un coup de fil à ses parents autant pour se rassurer quant au choix qu’elle s’apprête à faire que pour obtenir leur avis et finalement leur soutien. Elle laisse parler son instinct, cette petite voix intérieure qui lui dit qu’elle est prête et qu’elle peut se faire confiance. À partir de là, les choses vont très vite. Claire est déterminée. Elle le veut ce bateau. La transaction a lieu très rapidement. Voilà, elle l’a son bateau. La première étape du rêve s’accomplit au mois de janvier 2022.

Eskimo est une extrapolation d’un célèbre bateau de voyage, le Tahiti Ketch dessiné en 1923 par l’Américain John Hanna. Un déplacement lourd  à quille longue et arrière norvégien. Le dessin deviendra un archétype du bateau de voyage à moindre frais et fera l’objet de nombreuses déclinaisons, la plus célèbre en Amérique du Nord étant le Westsail. Le Dreadnought, de la même filiation, a été construit en Californie dans les années 1970 et 1980.

Eskimo, construit en 1978, possède un curriculum vitae peu commun.  Six tours du monde rien de moins, ça fait beaucoup de milles sous sa quille avec son propriétaire canadien Rick Mansion. Après le décès de ce dernier, le bateau s’est trouvé entre les griffes des douanes sud-africaines. Une partie de l’armement sera vendu pour régler les frais de douane.

 

Les premiers bords

Il y a du boulot avant de prendre la mer. Le bateau a souffert sous l’ardent soleil sud-africain. Eskimo est un vieil engin fatigué qui a besoin de beaucoup d’attention. Claire débute l’apprentissage des mille métiers, inévitable responsabilité d’une jeune capitaine en devenir pour régler l’interminable liste des problèmes techniques qui ne manquent pas de se signaler les uns après les autres. Gréement, accastillage, plomberie, mécanique, électricité, si l’on n’apprend pas l’autonomie sur un voilier, on ne l’apprendra nulle part. Le vieil adage « on ne part jamais si l’on attend d’avoir réglé tous les problèmes » prévaut.

Claire Valade appareille en février de Richards Bay sur la côte est sud-africaine en destination du Cap. Elle est aux portes de son objectif de cette longue navigation en solitaire qu’elle envisage de l’Afrique du Sud à destination des Açores. C’est un gros morceau à avaler. Se lâcher seule sur l’océan pour la première fois, ça fait trembler les mollets. Claire a suffisamment d’expérience pour ne pas tenter le diable. Elle embarque Martin, un camarade de navigation, pour une première étape de 1100 milles de Richards Bay jusqu’au Cap. Un test, une mise en confiance, un rodage de la machine et de la patronne pour digérer une bouchée après l’autre. Une sage décision au regard de la série de pépins qui tombent sur la tête de l’équipage au cours du convoyage. Tomber justement comme les voiles qui s’affalent toutes seules sur le pont après la rupture des drisses. Les poulies qui explosent, le tangon brisé et cerise sur le gâteau la barre franche qui se rompt dans un virement de bord. Eskimo ne cesse de présenter des demandes de réhabilitation.

La réparation de la barre franche commande une escale technique à mi-chemin à East London. La nouvelle barre en acier ne lâchera plus. Parvenue à Cape Town, Claire a retenu la leçon. Les gréements dormant et courant sont remplacés. Arrive le mois de mars et le moment du véritable grand départ. « J’ai souvent peur, je ne me le cache pas et je n’hésite pas à le dire. La peur d’y laisser la vie. Il faut que j’accepte ce risque. C’est la seule manière d’évacuer cette énergie négative ».

L’appréhension cohabite avec la confiance dans ses aptitudes de navigatrice. Elle sent qu’elle sera à la hauteur lors de son arrivée nocturne à Cape Town. Devant les lumières qui brillent devant elle, elle entend ce murmure intérieur : « Je peux le faire, je peux naviguer en solitaire, je peux remonter l’Atlantique ».

 

Un pari réussi

Eskimo quitte Le Cap au mois de mars. C’est parti pour de bon. « Mon cœur bat la chamade. Je profite de la vision de tous ces humains qui circulent aux abords du port. Des humains, la prochaine fois que j’en verrai, ce sera à Sainte-Hélène. Je suis stressée, comme pour un départ de 5000 m sur piste. Mais je sais aussi que c’est le genre de peur qui canalise l’énergie et permet d’être à l’affut du danger. »

Eskimo avale les 1900 milles qui le sépare de la petite île de Sainte-Hélène sans véritable difficulté. Après 15 jours de mer, Claire prend un mouillage dans la rade de Jamestown. Elle y effectue une courte escale avant de mettre le cap sur les Açores. Elle arrive à Ponta Delgada à la fin du mois de mai après un long et pénible passage du Pot-au-Noir et quelques moments de découragement devant la lenteur de la progression. Mais voilà, après 48 jours de mer et 4300 milles au compteur, Claire a relevé le défi. « J’en crie de joie, j’en pleure. Je suis tellement fière de moi et de mon bateau ». Sa mère est venue l’accueillir sur le quai. Elle ne l’a pas vue depuis trois ans!

Eskimo appareille à nouveau au début juillet vers la Bretagne. Claire veut aller saluer une dernière fois sa grand-mère malade. Quelle fierté, quel bonheur d’aller jusqu’à Lézardrieux à la voile, sur les traces des vacances de son enfance. Elle longe les côtes bretonnes avec un sentiment d’incrédulité. Elle regarde la carte et les 8700 milles parcourus depuis Le Cap.

Dans son livre, Claire Valade se raconte avec candeur et sincérité. Une tranche de vie d’une jeune femme qui a suivi sa route, son instinct pour mener la vie qu’elle voulait avoir. Son plus grand souhait est de conserver ce qu’elle a acquis en mer pour devenir « la meilleure version de soi-même » pour cultiver la sobriété et l’humilité. Elle se plait à dire que nous avons tous une force plus grande que celle qu’on imagine.

Claire Valade sillonne aujourd’hui la Méditerranée à bord d’Eskimo et gagne sa vie dans la montagne. Elle se verrait bien mettre le cap au nord vers l’Écosse, la Norvège, l’Islande et le Groenland, mais rien ne presse puisque toute chose vient en son temps.

 

Le film

https://filmsdevoyage.com/film/seuleenmer1/

Le livre

Seule en Mer

Le Podcast LesFrappés

https://www.lesfrappes.com/episodes/seule-en-mer-pendant-48-jours-de-l-afrique-du-sud-aux-acores-avec-claire-valade/

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Claire dans un grain
Claire, grand sourire
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