Mini Globe Race, l’aventure d’une course autour du monde sur des monotypes de 19 pieds. Un skipper Québécois au départ en 2029.
Michel Sacco.
Les bateaux ont l’air de boxeurs prêts à en découdre. Trapus, massifs malgré leur petite taille, hauts sur l’eau avec des lignes taillées au couteau et coiffés d’un rouf proéminent qui fait penser à la tourelle d’un char d’assaut. L’architecte polonais Januz Maderski les a conçus pour aller à la guerre. Et pour cause. Ces monotypes en contreplaqué/époxy sont de petits costauds construits pour encaisser les coups. Bien que le trajet de la course évite le passage du cap Horn et fasse transiter les concurrents par le canal de Panama, le parcours de la Mini Globe Race n’a rien d’une promenade. L’approche du cap de Bonne-Espérance à la fin de la traversée de l’océan Indien peut s’avérer particulièrement corsée, pour ne pas dire périlleuse. Le Suisse Renaud Stitelmann, vainqueur de la première édition de la Mini Globe Race, en a bavé sur cette portion du parcours. Le courant des Aiguilles peut générer des conditions scabreuses pour de si petites unités.
« Je naviguais sous foc seul avec 30-35 nœuds de vent sous pilote. Une vague a pris Capucinette et je suis parti à 17 nœuds à l’AIS. Le bateau a plongé sur ce qu’il y avait devant, je ne sais pas si c’était une autre vague ou le creux. La vague a rempli le cockpit et je n’étais pas loin de sancir. Ça a été le moment le plus angoissant. On se retrouve à affronter des vagues de 3 à 4 mètres soit quasiment la taille du bateau. Avec nos petits bateaux on n’a pas la possibilité d’échapper aux systèmes, ils se déplacent trop vite. À 5 nœuds de moyenne, on subit et l’on n’est vite rien. C’est l’étape où j’ai eu le plus de tension. Et pour tous, ça a été une partie vraiment difficile1 » témoigne le navigateur suisse.
Si les navigateurs solitaires ont souffert, les bateaux ont bien tenu le coup. Selon l’architecte naval québécois Alexandre Quertenmont, « …la construction est classique et robuste et la courbe de stabilité exceptionnelle pour un petit bateau. » Les quatre abandons de la course ne l’ont d’ailleurs pas été en raison de bris techniques mais pour des raisons personnelles ou des contraintes financières. Bien sûr, les onze concurrents n’ont pas chômé au cours des escales pour retaper les bateaux, mais aucun n’a connu de problème structural important. Les plans de Januz Maderski ont donc fait leur preuve.
La recette de Don McIntyre
Ce natif d’Adélaïde en Australie a connu une longue carrière de navigateur et participé au Boc Challenge en 1991. Il frappe un coup de circuit en 2018 avec la mise sur pied de la Golden Globe Race. Une épreuve en solitaire autour du monde sur les traces mythiques de Robin Knox-Johnston et Bernard Moitessier, reprenant l’esprit de la course organisée par le quotidien britannique Sunday Times en 1968. Un évènement qui avait allumé la mèche de la course au large et enflammé à l’époque l’imagination des amateurs de voile.
McIntyre a eu le flair de proposer une course « à l’ancienne » dépourvue d’arsenal technologique à bord de bateaux de croisière à quille longue de 32 à 36 pieds construits avant 1988. Une sorte de retour aux sources offrant à des amateurs aguerris de se lancer dans la grande aventure d’une course autour du monde. Dix-huit concurrents se sont présentés en 2018; ils seront vingt-six cette année au départ des Sables d’Olonne.
En 2020, Don McIntyre lance la Class Globe 5.80. Il puise son inspiration en revenant cette fois sur les origines de la Mini Transat telle que Bob Salmon l’avait imaginée en 1977 : une grande aventure sur des petits bateaux qui ne coûtent pas une fortune, comme c’est devenu le cas aujourd’hui.
Il lui revient aussi à l’esprit une lecture de jeunesse, Trekka Round the World de John Guzzwell, un charpentier du Canadien Pacifique qui avait construit un voilier de 20 pieds avec lequel il avait bouclé un tour du monde entre 1955 et 1959. Il est aussi fortement influencé par la découverte du Setka Atlantic Challenge organisé par des navigateurs polonais. Une transat du Portugal à la Martinique à bord de monotypes en contreplaqué de 5 m d’après les plans de Januz Maderski dont on a parlé plus haut.
McIntyre vient de trouver sa recette, lui qui, selon ses propres mots « rêvait d’un tour du monde low cost sur des voiliers miniatures ». Il demande à Maderski de lui dessiner un grand frère du Setka avec l’idée que les participants construisent eux-mêmes leur bateau. La Class Globe 5.80 naît d’abord dans un esprit de limitation des coûts. Si quelques-uns des premiers concurrents de la Transat de 2021 ont réussi à boucler avec un budget de 55 000 $ CA, le coût de la construction amateur avoisine désormais 100 000 $ CA. Renaud Stitelman évoque plutôt un budget frisant les 130 000 $ CA pour le bateau seulement, sans prendre en compte l’inscription et les frais aux escales.
Une monotypie rigoureusement encadrée
Don McIntyre a élaboré un cahier des charges très rigoureux pour la construction des Class Globe 5.80. La certification Class 5.80 du jaugeur de l’organisation est obligatoire pour être autorisé à se présenter sur la ligne de départ. Les règles précisent la qualité et les échantillonnages du contreplaqué, des tissus de verre et du voile de quille métallique. Certains éléments critiques doivent parvenir de fournisseurs agréés, notamment le mât, les voiles (sept au total en dacron), les cadènes et les ferrures de safran. La structure des 5.80 vise à prioriser la sécurité. Un crash box, trois compartiments étanches, six cloisons structurelles, une épaisseur de bordé de 20 mm dans les fonds, les 5.80 ont vraiment la peau dure. Les modifications structurelles sont interdites.
Le respect du devis de poids est impératif. La fourchette finale du déplacement à lège oscille entre 1000 et 1045 kg, pour 1145 kg en charge. La soudure de la semelle de quille doit impérativement être effectuée par un professionnel certifié et le poids de la quille avec son lest de plomb également vérifié, photographie à l’appui.
La Class Globe 5.80 exige de tous les constructeurs qu’ils publient un blogue documenté par des photographies pendant toutes les étapes de la construction. Yan Isabelle, un constructeur de Rouyn Noranda, y voit une forme de vérification à distance de la part des organisateurs de la bonne marche du chantier et du respect des étapes. C’est aussi un formidable outil de partage et de promotion.
Rien n’interdit de confier la construction à un chantier professionnel, bien que la quasi-totalité des concurrents ait choisi l’auto-construction. Une fois le bateau officiellement certifié, il acquiert une valeur marchande puisqu’il peut être revendu à l’issue d’une course. Dernière caractéristique et non des moindres, un Class 5.80 peut rentrer dans un conteneur de 20 pieds. Ce qui signifie que quelque soit où l’on habite dans le monde, il est possible d’acheminer son bateau sur la ligne de départ à Antigua pour la Mini Globe Race ou au Portugal pour la Globe 5.80 Transat.
Le projet de Yan Isabelle
« La plupart construisent le bateau dans leur garage, moi je n’en avais pas » explique Yan Isabelle, un charpentier menuisier de 46 ans résident de Rouyn Noranda. Un fabricant local de canots a pris le projet en sympathie et lui a offert un espace dans son atelier. Yan a débuté la construction au printemps 2025. Il est le troisième canadien à acheter des plans de Class 5.80 avec Bruce Lyle en Saskatchewan et Dan Turck en Ontario. Ce dernier a disputé la Transat 580 et les deux premières étapes du tour du monde jusqu’aux Fidji.
La coque de l’Abitibien porte le numéro 239, signe de l’intérêt suscité par la classe un peu partout autour du monde. La dernière licence de construction que j’ai trouvé en ligne au moment de rédiger ce texte appartenait à un constructeur suisse portant le numéro 273. Le chiffre de 300 sera probablement atteint rapidement, si ce n’est pas déjà fait.
La disponibilité des matériaux agréés par la classe a constitué la principale difficulté rencontrée par Yan dans sa démarche. « J’ai cherché partout au Québec la catégorie de contreplaqué spécifié, sans succès. Langevin et Forest à Montréal aurait pu me fournir, à condition cependant que j’achète une palette entière ! ». La solution se trouvait finalement du côté d’un fournisseur de Caroline du Nord spécialisé dans la vente de kit en découpe numérique (CNC) ; une option qui s’est finalement avérée très pratique.
Yan Isabelle mentionne que la recherche des différents matériels est un obstacle récurrent pour les constructeurs canadiens. Il a cependant pu bénéficier du remarquable réseau d’entraide qui se met spontanément en branle par Internet. « On se parle à la grandeur du monde, tout le monde veut aider tout le monde. Don McIntyre s’est montré aussi très disponible. Il répond régulièrement aux questions et sa présence est rassurante » témoigne Yan.
La qualification pour la Mini Globe Race exige un parcours préalable en solitaire de 3000 milles. La participation à la Transat 580 Portugal/Îles Canaries/Antigua peut faire office de qualification, tout comme un convoyage le long des côtes nord-américaines jusqu’aux Antilles.
Les quatre manches de la régate s’étalent sur une année complète avec un total de onze escales. Les concurrents passent en moyenne 180 jours en course (164 pour le premier et 203 pour le dernier dans l’édition 2025).
La mise à l’eau du 5.80 québécois devrait avoir lieu cet été. La saison 2027 sera consacrée aux entraînements et à la mise au point dans le golfe du Saint-Laurent. On peut suivre la progression du projet sur la page Facebook COMET Mini Globe Race 2029 : https://www.facebook.com/comet239

