Scott Shawyer fait l’acquisition d’un nouvel IMOCA pour le Vendée Globe 2028
Michel Sacco.
Il ne faut que les deux doigts d’une seule main pour compter les coureurs au large canadiens qui ont pris le départ du Vendée Globe. Le premier, le Québécois Gerry Roufs, est associé au douloureux souvenir de sa disparition dans l’océan Pacifique en janvier 1997. Le second, l’Ontarien Derek Hatfield liquida jusqu’à sa dernière chemise pour construire son IMOCA sans parvenir pour autant à disposer d’un financement adéquat. Une avarie de gréement dans l’océan Indien le força à l’abandon et ruina tous ses efforts.
Roufs et Hatfield avaient en commun d’être d’authentiques coureurs au large. Le premier était un professionnel qui avait appris son métier avec Mike Birch et fréquenté assidument le circuit international de la course au large. Le second, un amateur déterminé qui avait bouclé deux transatlantiques en course et participé à l’épreuve autour du monde Around Alone avant de se lancer en IMOCA.
Scott Shawyer, 54 ans cette année, n’avait aucune expérience de la course au large lorsqu’il a annoncé en 2022 son intention de se présenter au départ de la onzième édition du Vendée Globe en 2028. Il faut avoir une bonne dose de détermination et de culot pour se jeter dans pareille aventure à partir de zéro. En pareilles circonstances, on se demande inévitablement à qui l’on a véritablement affaire. Un rêveur présomptueux? Un type trop ambitieux qui n’a pas pris la mesure des difficultés qui l’attendaient?
Je n’ai échangé qu’à deux occasions avec Scott Shawyer et ça m’a suffi pour réfuter toute présomption d’amateurisme à son égard. Sa démarche depuis 2022 indique deux choses. Il comprend très bien comment fonctionne l’écosystème des IMOCA et il est très conscient de la hauteur de la montagne qu’il a l’ambition de gravir.
Il s’appuie sur son expérience d’hommes d’affaires et son goût du sport pour trouver les solutions à tous les problèmes qu’il devra résoudre. Scott aborde l’épreuve avec une bonne dose de sagesse. Il résume avec humour son état d’esprit dans sa présentation sur son site web : « Comment fait-on pour manger un éléphant ? Une bouchée après l’autre ».
La première bouchée fût l’acquisition d’un IMOCA à dérive lancé en 2011 pour Offshore Team Germany. Un plan Owens Clarke qui a subi une complète remise à niveau en 2019 et remporté the Ocean Race Europe en 2021 devant des foilers. Une bonne machine pour se mettre en jambe et apprivoiser la navigation en 60 pieds pour un mordu de voile qui n’avait jusqu’à présent que tirer des bords en dériveur et sur de petits quillards de compétition.
La base d’entretien du bateau se trouve dans le sud de l’Angleterre à Gosport. Scott a fait d’une pierre deux coups en engageant l’un des meilleurs spécialistes de l’IMOCA à titre d’entraîneur et de consultant en la personne du bouillant Alec Thompson. « Il m’a permis de mettre un pied dans la classe et de comprendre dans quoi je m’engageais. Il m’a présenté Nick Moloney que j’ai recruté plus tard comme chef de mon équipe » explique Scott Shawyer.
Les aspects transactionnels et relationnels se sont dégradés avec Thompson, ce qui a conduit Scott à trouver un nouvel itinéraire et ultimement une nouvelle monture. L’expérience a néanmoins été fructueuse. « Ce sont des bateaux extrêmement puissants avec des pressions énormes dans les systèmes. Au départ, le focus est d’abord sur la sécurité pour ne rien casser. Quand tu te retrouves dans une situation critique, il faut d’abord que tu respires un bon coup, que tu restes calme et que tu réfléchisses avant de faire premier un geste. Il faut apprendre à faire les choses dans le bon ordre. Je me suis retrouvé une nuit avec le bateau couché sur l’eau. Le pilote était parti en vrac. Tu sors sur le pont et tu te dis, qu’est-ce qu’on fait maintenant? Si tu agis trop vite sans bien réfléchir, tu peux aggraver encore la situation et casser du matériel. C’est ce que j’appelle agir et non réagir » explique Scott.
L’acquisition d’un foiler de dernière génération
À l’issue de la collaboration avec Alec Thompson, Scott s’est mis en quête d’une nouvelle unité. Il y a beaucoup d’activités sur le marché des IMOCA à la fin d’une édition d’un Vendée Globe. Les skippers du Top 10 qui ont sécurisé leur financement se lancent souvent dans la construction d’un nouveau 60 pieds pour monter en gamme. On trouve alors plusieurs bonnes unités en vente. Shawyer a fait l’acquisition du bateau de Sébastien Simon (Groupe Dubreuil) qui a terminé en troisième place de la dernière édition. Il s’agit d’un plan de Guillaume Verdier construit par CDK à Port-la-Forêt et lancé en 2019 pour 11th Hour Racing Team. Un bateau bien né qui a remporté The Ocean Race 2022/2023 en équipage et qui détient encore à ce jour le record de la distance parcourue sur un IMOCA en 24 h en 2024 : 615 milles à l’impressionnante moyenne de 25,6 nœuds.
Scott Shawyer a réussi à recruter une partie de l’équipe de 11th Hour Racing Team, dont le directeur technique Joff Brown qui a un bagage de préparateur de plus de 15 ans dans le circuit IMOCA. Joff connaît très bien le bateau et souhaitait continuer à le prendre en charge. J’ai demandé à Scott pour quelle raison il avait choisi un bateau initialement conçu pour la course en équipage plutôt que pour un solitaire. « Ce n’est pas un critère que j’ai pris en compte. Beaucoup d’IMOCA sont construits, lancés, testés en mer et ils reviennent à terre pour que l’on renforce leur structure ici et là. Emira IV (le nouveau nom du bateau NDLR) n’a jamais eu besoin de ce genre d’intervention. C’est un bateau extrêmement bien construit dès le départ qui n’a jamais eu besoin d’intervention structurelle pour le consolider. Il a navigué dans des conditions extrêmement violentes et il a tenu le coup. C’est ce que je cherchais, un bateau rapide et marin qui avait ses preuves. L’autre aspect est que je mesure 1,90 m. Sur la plupart des IMOCA français, il n’y a pas un seul endroit du bateau où je puisse me tenir debout. Tous ces bateaux de la nouvelle génération ont un cockpit complètement fermé, ce qui n’arrange rien. Le fait que le bateau ait été conçu pour un équipage offre plus d’espace pour me déplacer. C’est plus commode. Dans 30 nœuds de vent, les déplacements à bord sont difficiles, c’est comme rouler à fond de train sur une route bourrée d’ornières. Sur ce bateau, j’ai trouvé au moins un petit espace où je peux tenir droit sur mes deux jambes » explique Scott.
Le programme de l’année 2026 comprend un gros morceau à avaler, la Route du Rhum. Une transat prestigieuse, mais très difficile avec un départ au mois de novembre dans l’Atlantique Nord où les skippers se font généralement cueillir à froid par une dépression. Une entrée en scène très corsée par mer forte dès les premières heures. Des conditions qui exigent au préalable une excellente préparation physique et mentale pour livrer la marchandise et tenir le coup.
Scott Shawyer sait très bien ce qui l’attend l’automne prochain. Il a décidé de ramener Emira IV au Canada au printemps afin de faciliter et d’intensifier son entraînement. Le bateau sera basé dans le port de Collingwood dans la baie Géorgienne, à deux pas de son domicile. « Je suis encore impliqué dans les affaires et je ne peux pas consacrer tout mon temps à la navigation. Les aller-retours entre le Canada et l’Europe pour une semaine d’entraînement sont contre-productifs. En ayant le bateau à 10 minutes de chez moi, je vais pouvoir multiplier les sorties d’entraînement et choisir les bonnes conditions météorologiques pour le faire. Je vais pouvoir répéter méthodiquement toutes les manœuvres pour apprendre à maîtriser ce bateau et à dégager tout son potentiel. Apprendre à aller vite et aussi savoir quand il est temps de faire baisser la pression » précise Scott.
Le passage d’un bateau à dérives vers un foiler constitue toute une montée en puissance. Les IMOCA de dernière génération comme le plan Verdier de Scott Shawyer sont de véritables usines à gaz. L’apprentissage du fonctionnement de tous les systèmes impliqués dans la marche du bateau représente une étape complexe, mais obligatoire. La conduite des foilers oblige une nouvelle gestion des équilibres et de nouveaux paramètres à assimiler. Scott Shawyer m’explique que les bateaux ont tendance à se cabrer, l’étrave se soulevant tandis que le tableau arrière s’enfonce dans l’eau. Un comportement qui a amené les équipes à installer des ballasts sur l’étrave pour ramener le bateau à l’horizontale et soulager la pression sur le safran. Une façon de gérer les forces et les équilibres en trois dimensions.
La saison 2025 a été l’occasion de disputer une première épreuve d’importance avec EMIRA IV. Scott a monté une équipe au pied levé pour The Ocean Race Europe avec la coureuse britannique Pip Hare et les Français Christopher Pratt et Sébastien Marsset. « C’était un environnement difficile » témoigne Scott. « Nous n’avions pas eu le temps de nous entraîner. Il fallait tâtonner, expérimenter en temps réel; nous manquions tellement d’informations. » La régate a dévoilé le comportement sauvage des foilers. En route vers Nice dans 38 nœuds de vent à un angle de 50° du vent, EMIRA IV fonçait à 35 nœuds. Un rodéo. « Il y a deux fauteuils montés sur des ressorts sur lesquels tu peux te cramponner, ou bien tu te tiens debout en t’accrochant au plafond. Impossible de tenir allongé sur une couchette dans pareilles conditions. »
Scott Shawyer a fait appel aux services de l’Australien Nick Moloney comme patron de son équipe. Moloney affiche une solide feuille de route qui va de la Coupe de l’America au circuit IMOCA en passant par le Trophée Jules-Verne, autant à titre de navigateur que d’entraîneur et de gestionnaire sportif. Sa tâche va consister à coordonner la nouvelle équipe de Canada Ocean Racing et notamment de trouver les moyens de la financer. À l’issue de la Route du Rhum, EMIRA IV reviendra à Lorient qui sera sa nouvelle base opérationnelle pour préparer la saison 2027 et la Transat Café L’Or.
Un premier partenaire d’importance s’est joint à l’équipe canadienne. Il s’agit de H2O innovation, une entreprise québécoise de traitement des eaux.

