La voile pour tous. Le récit de Tiphaine, sourde de naissance

La voile pour tous

Le récit de Tiphaine, sourde de naissance

En ce début d’été, nous rencontrons Tiphaine, passionnée de voile, pratiquante et sourde de naissance. Dès le début de nos échanges, sa passion pour la voile et les émotions que ce sport lui procure transporteront ses paroles. Tiphaine navigue depuis 4 ans. Inspirée par son fils, jeune athlète en Optimist et Laser, elle fait ses premiers pas en voile en classe Topaze au Club de voile Grande-Rivière. En 2 ans, elle obtient ses certifications VoileCAN 1 et 2. Curieuse de nature, elle apprend également la Wing en autodidacte et développe un intérêt pour la voile croisière.

Si tout parait simple, Tiphaine nous conte que la réalité l’est un peu moins. À l’âge de 9 ans, une sortie sur l’eau était organisée par son école. Cependant, les adultes encadrants lui expliquent qu’elle ne pourrait pas participer et faire de voile à cause de son handicap. Aujourd’hui encore Tiphaine garde un souvenir amer de cette expérience, mais ses succès actuels lui permettent de prendre sa revanche sur les interdictions qu’elle a subies étant enfant. « Jusqu’à il y a quelques années, je pensais que ce n’était pas fait pour moi », nous dit-elle.

Tiphaine navigue maintenant régulièrement, mais la route fut longue et semée d’obstacles pour apprendre la voile au Québec en tant que personne sourde. D’abord, il faut trouver un interprète qui peut traduire en langue des signes les consignes de l’instructeur à l’élève. Pour ce faire, Tiphaine a fait appel à l’Association Sportive des Sourds du Québec qui prend en charge les frais d’interprète. Elle garde la même personne, ainsi ils apprennent le même vocabulaire ensemble.

Un autre défi de l’apprentissage de notre navigatrice en herbe résidait dans le manque de vocabulaire voileux dans la langue des signes. En effet, Tiphaine, son interprète et les instructeurs ont dû créer de nouveaux signes pour chaque terme technique propre à la voile, comme les allures ou les différentes parties du bateau. L’apprentissage en a été nettement rallongé. Le même travail a été nécessaire quand elle a suivi un cours en anglais au lac Deschênes Sailing Club, en Ontario, où il fallait à la fois comprendre la langue de la voile et la langue verbale.

En plus de l’aspect linguistique, le défi est avant tout sensoriel. La voile étant un sport très auditif, il était difficile pour Tiphaine au début de tout capter. Un élève entendant se fie à la voix de l’instructeur, au bruit de l’eau sur la coque et du vent dans la voile et sur l’eau. Tiphaine, elle, a dû se construire d’autres repères. Elle navigue au toucher, à la vibration et au regard, en gardant le contact avec le vent et avec l’eau. Pour tenir sur son support, elle a aussi travaillé à terre : des cours de Pilates lui ont donné la stabilité et l’équilibre dont la voile a besoin.

Tous les supports ne se valent pas face à ces contraintes. Tiphaine a voulu tout essayer. La planche à voile est sa préférence, car sa voile transparente lui laisse un champ de vision dégagé. La Wing, elle, se transporte facilement et s’apprend seule ; elle en fait même sur skis, en hiver, plus simple que sur l’eau selon elle.

À cela s’ajoute une question dont Tiphaine tient à parler. Les personnes sourdes n’ont souvent pas le même statut social que les personnes entendantes, et l’accès à l’emploi reste plus difficile pour elles. Résultat, peu d’entre elles ont les moyens de faire de la voile, d’autant qu’au coût déjà élevé du sport s’ajoute celui d’un interprète à chaque cours. Sans le soutien d’une association comme l’Association Sportive des Sourds du Québec, une pratique régulière resterait hors de portée pour beaucoup. Tiphaine tient aussi à souligner le support du Club de voile de la Rivière-Gatineau et de la famille Godbout-Deschênes qui lui permet de pouvoir pratiquer la voile sans limite avec un accès aux voiliers, aux régates, au cours de perfectionnement. Cette pratique régulière lui permet de progresser et de se sentir plus en confiance.

Aujourd’hui, Tiphaine prépare le Championnat du monde de voile des sourds en 2027, qui se tiendra en Grèce et réunira 22 pays. La préparation est un peu spéciale, puisque le support de course est fixé par l’organisation un an à l’avance et n’est pas encore connu : Tiphaine s’entraîne donc sur tous les bateaux à la fois. Elle a aussi appris la langue des signes internationale, dont elle a besoin pour communiquer avec les autres compétiteurs qui proviennent de différents pays avec chacun leur langue de signes. On dénombre environ 300 langues des signes ! Sur l’eau, les départs sont donnés au signal lumineux ou vibratoire. Poussée par un entourage qui a cru en elle, elle arrive à cette échéance avec un bon niveau et un vrai travail de vitesse.

Sur l’eau, Tiphaine trouve ce qu’aucun autre sport ne lui a donné. Elle en a pourtant pratiqué beaucoup, mais aucun ne lui procure les sensations de la voile, ce goût de liberté et d’aventure où elle se sent vraiment épanouie.

À celles et ceux qui hésitent, et surtout aux personnes sourdes qu’elle aimerait voir plus nombreuses à naviguer, elle adresse un message simple : essayez. Le sport est exigeant, mais l’envie de naviguer suffit pour se lancer. « Ce n’est pas facile, mais il y a toujours une solution. » L’important, dit-elle, c’est de se comprendre, même sans se parler.

Aux yeux de beaucoup de personnes, la voile est un sport difficilement accessible. Et pourtant, c’est un sport qui peut être pratiqué presque partout au Québec pour tous les âges et toutes les conditions. Au travers de nos échanges avec cette jeune maman, Tiphaine nous montre que les limites peuvent être dépassées. Malgré les défis rencontrés sur son parcours, sa détermination et sa passion l’ont menée là où elle souhaitait aller, prouvant ainsi, que la voile est avant tout un sport d’inclusion, d’épanouissement et de liberté.

Un grand merci à Tiphaine Girault de nous avoir accordé son temps pour cette entrevue.
Crédit photos : Julie Deschênes

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