112 après sa conception, le Herreshoff 12 1/2 demeure pour les amateurs de voiliers classiques « le meilleur petit bateau de tous les temps ».
Auteur Michel Sacco
À l’occasion de mes reportages sur la côte du Maine et au Massachusetts, j’ai photographié des dizaines de fois ces délicieuses carènes sans les connaître, ni les reconnaître. Mouillées devant les élégants cottages qui font tout le charme de la Nouvelle Angleterre, leurs formes grâcieuses enrichies des couleurs chatoyantes des vernis composaient un décor d’une impeccable harmonie. J’ai passé des heures à leur tourner autour en dinghy pour trouver les meilleurs angles sans jamais me rassasier. Une addiction de photographe et de navigateur épris de belles formes. Des sujets parfaits de moins de 16 pieds de long et dont la longueur à la flottaison de 12,5 pieds a suffi pour les nommer avec le nom de leur architecte : Nathanael Greene Herreshoff.
Un monument celui-ci. Aux Etats-Unis où il est né et a mené ses activités, son nom vaut aussi cher que celui de Picasso ou de Matisse. Cet architecte, l’un des plus influents et talentueux des XIXe et XXe siècles, fait l’objet d’une vénération parmi les mordus de patrimoine maritime et dans le milieu de l’architecture navale tout court. Le nom Herreshoff est un authentique label d’élégance et d’efficacité au sud de la frontière.
Diplômé du Massachusetts Institute of Technology en 1870, Nathanael Herreshoff et son frère John Brown Herreshoff ont mis sur pied un chantier naval à Bristol RI qui connut un très grand succès. Le site est demeuré intact, ou presque. Sur Burnside Street, juste à côté de la maison familiale, les anciens hangars s’étendent sur une centaine de mètres des deux côtés de la rue. L’un d’entre-eux est encore utilisé pour la réparation de yachts classiques. On trouvait là les ateliers de mécanique, une voilerie, l’atelier de gréement, un ensemble industriel complet et auto-suffisant pour la production de yachts de course ou de luxe, de vedettes motorisées, de navires à vapeur pour l’armée américaine, la Herreshoff Manufacturing Company faisait flèche de tout bois.
Lorsqu’on sait que John Brown, le maître charpentier, était aveugle dès l’âge de 18 ans, on saisit l’incroyable talent des deux frères qui formaient une paire exceptionnelle. Herreshoff a produit tous ses dessins à partir de demi-coques sculptées sur un tour. Un mur du musée Herreshoff installé sur le site de l’ancien chantier est rempli de ses demi-coques devenues des objets d’art et de patrimoine technique.
Nat Herreshoff était un génie qui travaillait avec ses mains et ses yeux avant de se pencher sur la table à dessin pour retranscrire les formes. Dans l’usine, son frère aveugle John Brown dirigeait la construction des navires. Une véritable fable.
Herreshoff est célèbre pour avoir dessiné cinq defenders victorieux de la Coupe de l’America de 1893 à 1920. C’est lui qui mit Reliance entre les mains de Charlie Barr. Une cathédrale de toile de 1500 m2 qui nécessitait pas moins de 64 hommes d’équipage à la manœuvre. Deux cent pieds hors-tout, quatre-vingt-dix à la flottaison, des lignes si tendues que l’on observe aujourd’hui avec autant d’incrédulité que d’admiration. Machine de course ou objet d’art? Les deux en même temps.
Il est pour le moins curieux que ce monument de l’architecture navale connaisse encore aujourd’hui du succès grâce à l’un des plus petits voiliers qu’il ait dessiné. Ce voilier que l’on désigne volontiers comme « le meilleur petit bateau de tous les temps » ou encore « le meilleur voilier de sa taille jamais dessiné ». Rien de moins et nous voilà au début de notre histoire.
Un bateau d’apprentissage pour les adolescents
La Herreshoff Mfg Co. produit les vingt premiers Herreshoff 12½ durant l’hiver de 1914/1915. On les appelle alors les Buzzards Bay Boys’ Boats. Comme leur nom l’indique, ils sont destinés à l’initiation des enfants et adolescents afin qu’ils se familiarisent avec la manœuvre d’un sloop. La sécurité, la convivialité et la facilité de manœuvre sont les trois principes qui ont régi sa conception.
On imagine un bateau à faible tirant d’eau (30 pouces) pour naviguer dans les nombreuses baies qui ponctuent le littoral du Massachusets et plus particulièrement dans Buzzards Bay, cette profonde échancrure entre Newport et les Elizabeth Islands juste au sud de Cape Cod. Un plan d’eau merveilleux pour la petite voile.
Le petit quillard de 15 pieds 10 pouces porte 330 kg de lest pour un déplacement de 675 kg, un ratio ballast/déplacement de 50% impressionnant pour un si petit bateau, ce qui en fait un engin très sûr à bord duquel on ne craindra pas de chavirer à la première risée. Le 121/2 est un voilier d’initiation qui veut séduire les jeunes, pas les effrayer ou les tremper dans l’eau froide.
Pour ajouter encore à la sécurité, on installe un réservoir étanche métallique devant le mât pour assurer l’insubmersibilité de la carène. On renforcera encore l’insubmersibilité en 1939 avec deux réservoirs de flottabilité métalliques sous les bancs du cockpit et l’on en profitera pour élargir les passavants. Le grand cockpit protégé par des hiloires peut accueillir quatre équipiers confortablement installés sur des bancs à l’abri des passavants.
On a choisi un quillard parce que plus facile à construire en série qu’un dériveur lesté. Jusqu’en 1939, le 121/2 est l’une des productions les plus populaires de la Herreshoff Mfg Co. Jusqu’en1924, tous les 121/2 présentent des gréements auriques. Ce n’est qu’en 1935 que l’on adopte le gréement marconi.
364 unités sortiront du chantier de Bristol entre 1914 et 1943. Par la suite, une construction sous licence continuera avec le Quincy Adams Yacht Yard qui sortira 51 coques jusqu’en 1948. Cape Cod Shipbuilding acquiert à son tour les droits de fabrication en 1947 et produit 35 coques en bois jusqu’en 1950, époque à laquelle le chantier se convertit à la construction en fibre de verre. Le 121/2 en construction classique sur membrures de chêne et bordé de cèdre ou d’acajou aurait donc été produit à 450 unités.
Le clonage du 121/2
À partir des années 1950, le petit voilier va poursuivre sa carrière par l’intermédiaire d’une série de clones dont on ne semble jamais voir la fin, tant de versions sont apparues au fil du temps, et continue encore de le faire aujourd’hui. Un cas unique dans l’histoire de la construction navale.
En 1972, alors que Cape Cod Shipbuilding possède toujours les droits du 12½, un autre chantier crée un moule en faisant des relevés sur des coques en bois et commercialise un premier clone en fibre de verre du Herreshoff 12½, le Dougdish qui sera produit à une centaine d’unités. Notez que Cape Cod Shipbuilding produit toujours le bateau en fibre de verre et le vend pour environ 65 000 US$ prêt à naviguer. Le Bulls Eye est une version dérivée de la même carène avec quelques modifications pour la régate dans la brise et l’ajout d’un petit rouf. Cette version est toujours active comme classe reconnue par US Sailing et vendue également par Cape Cod Shipbuilding
Lorsque le fondateur du magazine WoodenBoat, John Wilson, décide d’ouvrir un petit chantier d’apprentissage de la construction navale traditionnelle, il choisit le Herreshoff 12½ comme première réalisation. Sam Neel, un client de la WoodenBoat School souhaite une version de type dériveur lesté afin de faciliter le transport, la mise à l’eau et la navigation dans les zones littorales peu profondes. L’architecte Joël White dessine les plans en restant le plus près possible qu’il est possible de le faire des lignes de Herreshoff 12½. Ce nouveau clone s’appelle le Haven 12½ et ne tire que 18 pouces au lieu des 30 de la version originale à quille longue. Le Haven 12½ connaît beaucoup de succès parmi les constructeurs amateurs. On estime que plus de 200 plans ont été vendus tandis que le chantier Brooklin Boat Yard dans le Maine en a produit environ 80 sur demande.
Toujours dans le Maine, le chantier spécialisé Artisan Boatworks construit toujours à l’unité des Haven ou des H 12½, mais pour le dernier-cité, il faut débourser quelque chose comme 130 000 $US pour une construction classique.
Le Haven 12½ n’est pas un bateau facile à construire pour un amateur. Il reprend les codes de la construction traditionnelle avec une série de membrures sur lesquelles on fixe le bordé. Les plans contiennent les dessins de gabarit des membrures, ce qui facilite grandement le travail. Il est aussi possible de le construire sur un moule mâle avec un bordé de lattes (strip planking).
Afin de faciliter la construction du bateau, le chantier de John Brooks à Brooklin dans le Maine, à deux pas de la WoodenBoat School, redessine le H 12½ en 2002 afin de permettre une construction plus facile en contreplaqué à clin. Ce nouveau clone construit par des élèves s’appelle le Some Sounds et c’est aussi un dériveur lesté. À partir de 2010, Brooks Boat Designs commercialise le plan. Mais l’histoire ne s’arrête pas là.
L’architecte américain Chuck Paine qui a débuté sa carrière dans le cabinet de Dick Carter se met en tête de produire de nouveaux clones du 12½ sans toutefois rester sur la norme de longueur à la flottaison que tous les autres dessinateurs ont choisi de conserver. Payne conserve les lignes harmonieuses de la coque, du pont et du cockpit et retravaille complètement la carène en l’allégeant de 400 livres et en réduisant la surface mouillée avec une ligne de quille moins profonde et un aileron très fin. Sur l’eau, on se casse le nez et on croirait voir un 12½ mais le résultat s’appelle le Levant 15. Un petit voilier d’une incroyable élégance, doté d’un mât en carbone non haubané et construit en composite bois/époxy sous vide par le chantier French & Webb, à Belfast dans le Maine, au coût fort justifié en regard de la qualité de 110 000 US$. Le même prix finalement qu’une construction classique traditionnelle dans les règles de l’art d’un bateau sur membrure de chêne et bordé de cèdre.
Paine a récidivé en clonant cette fois le Buzzard Bay 14 dessiné en 1940 par Francis Herreshoff, le fils de Nathanael. Aussi élégant que son petit frère avec deux pieds de plus, il en respecte l’esprit, les formes et les proportions. Paine en a tiré le York 18 que l’on confond très facilement à un dessin de la famille Herreshoff. C’est un peu comme si l’histoire des dessins de Herreshoff ne cessait d’inspirer architectes et navigateurs.
On estime qu’environ 250 unités traditionnelles du H12½ naviguent toujours aux Etats-Unis. Il n’existe à ma connaissance qu’un seul Haven 12½, une construction amateur très soignée exécutée dans les règles de l’art par M. Pierre Fortier. Confidence pour confidence, je serai peut-être bien le prochain constructeur amateur d’un des clones du Herreshoff 12½. Je vous tiendrai au courant.


